Contributions

par Julie Tiberghien

Alors que les Trente Glorieuses ont permis l’expansion et l’universalisation du progrès technique, un important développement économique et la nette amélioration du confort des personnes, quels changements pouvons-nous constater aujourd’hui ? La technicisation de l’ensemble des processus constituant la vie sociale ainsi que la digitalisation des services et de notre image font-elles le confort de tout le monde ?

L’autonomisation des actant-e non-humain-e

Il semble au premier abord difficile de négliger ou de sous-estimer le confort que nous apportent les multiples objets et technologies qui nous accompagnent dans notre quotidien. Mais conscientisons-nous que ces derniers font partie intégrante de l’action que nous développons ? La majeure partie de nos actions et de nos savoirs dépendent des outils qui nous permettent de les réaliser ou de les saisir avec pour principal enjeu d’augmenter (ou de contraindre) le potentiel de la personne humaine. Il n’est plus possible d’envisager l’action à partir d’une perception qui définit d’un côté le sujet de l’action et de l’autre l’objet de l’action. L’action est co-distribuée entre deux actant·e·s : la personne et l’actant·e non-humain·e. Les objets, les techniques et donc le digital sont mutuellement constitutifs de l’action humaine. Les réseaux sociotechniques sont partout et la part d’humanité dans certaines logiques d’actions ou certains savoirs est réduite.

La réflexion ne s’arrête pas au fait que nous usons d’un clavier pour écrire ou pour partager nos réflexions. La biogénétique, l’intelligence artificielle ou encore la robotique indiquent que la machine est dans un processus constant d’autonomisation face à l’humain·e. Les montres connectées en sont un exemple : ces dernières ne nous permettent plus uniquement de savoir ce que nous faisons mais également ce que nous pouvons ou devons faire en nous faisant prendre conscience de notre état sanitaire par le calcul de nos pulsations cardiaques. Notre téléphone, c’est nous, c’est notre mémoire autonome, capable de se souvenir d’événements dont nous, humain·e·s, ne nous rappelons plus. Mais alors, qu’est-ce que cette évolution signifie lorsque l’on associe les avancées techniques à la logique marchande qui est loin de nous avoir quittée ?

La « nouvelle » vague capitaliste, une domination douce

L’idéal démocratique d’Internet s’est transformé en un instrument d’exploitation et de conformisme commercial dirigé par les sites marchands, comme en témoigne l’explosion du chiffre d’affaire d’Amazon en pleine crise sanitaire. L’idéalisation du modèle « réseau » comme ouverture pro-sociale et démocratique n’est plus au goût du jour. Les objectifs commerciaux le sont. Alors que la machine devait soutenir la collaboration ou le partage des humain-e-s, c’est aujourd’hui la machine qui soutient la nouvelle vague de l’économie capitaliste. Le capitalisme numérique est plus insidieux. Nous avons tendance à l’accepter, à le nourrir, à l’embrasser, sans le remarquer. Avec nos données personnelles, nous enrichissons l’industrie numérique. Qu’entendons-nous par cette nouvelle forme « confortable » de domination ?