Contributions

Pour une confiance praticable

par Julie Tiberghien

Dans cette édition, L’Etat des choses vous propose de multiples lectures de la confiance afin d’appuyer la richesse de cette notion. Cet article se concentre sur une définition générale et usuelle de la confiance nous permettant ensuite de comprendre, par la caractérisation de notre contexte social ultra-contemporain, pourquoi il est aujourd’hui difficile de pratiquer la confiance. Suite à cette démonstration, nous reviendrons sur la possible mise en place de conditions structurelles et individuelles qui tendent à nous rapprocher d’une confiance praticable.

Définition : confiance
Espérance ferme et solide d’une personne qui se fie à quelqu’un ou à quelque chose


Mais alors, pourquoi la notion de confiance apparaît-elle aujourd’hui comme (im)praticable ?

La confiance, décrite comme l’espérance ferme et solide d’un individu qui se fie à quelqu’un ou quelque chose, est aujourd’hui confrontée à une société définie par plusieurs sociologues comme liquide, fluide ou sans consistance. Alors que la sociologie plus classique, voire moderne, s’intéressait à la définition d’une société comme un simple état d’organisation figé, les contemporain-e-s semblent changer de posture : un mode d’organisation existe, mais celui-ci apparaît comme aléatoire suite aux multiples mouvements d’instabilité que nous connaissons aujourd’hui. Pratiquer la confiance dans un contexte de liquidité et d’instabilité semble poser tension : alors que la nature même de la confiance s’apparente à la solidité et à la fermeté, nous vivons dans un contexte contraire à cette nature.

Pour Zygmunt Bauman, nous vivons à présent dans la « société liquide » . A travers cette métaphore, l’auteur décrit une société en constante transformation. Les institutions, l’existence de chacune et chacun ou encore les relations sociales sont prises dans un mouvement permanent, dans un ensemble de flux. Nous demeurons ainsi des étant-devenir : nous sommes amené-e-s à nous ajuster, à nous recomposer ou encore à nous adapter en permanence selon le cours dans lequel nous sommes pris.

« Errant d’un épisode à un autre, vivant chaque épisode successif tout en restant oublieuse de ses conséquences et encore plus ignorante de sa destination, guidée par le besoin d’effacer l’histoire passée plutôt que par le désir de dresser la carte de l’avenir, l’identité de l’acteur est à jamais coincée dans son présent et se voit dénier sa signification durable en tant que fondation du futur. »(1)

Une confiance sans avenir ? Une confiance sans signification durable et sans fondation ? Face à la liquidité, la confiance est-elle (im)praticable pour nos contemporain-e-s ?

L’identité des institutions actuelles exemplifie cette citation. Désormais, elles ne sont plus des institutions stables dans un monde stable. Pour agir ou encore se « pérenniser », celles-ci doivent user de réactivité et se définir au sein de cette même réactivité. Dès lors, agissant selon les actualités journalières, elles créent leur histoire au jour le jour. Elles s’exercent dans une logique de création « de béquilles » ou de présent « non-futuriste » : c’est-à-dire par l’ajustement, la recomposition ou l’adaptation. Ces actions ne semblent pas être pensées en tant que fondation du futur mais sont bien les seules prises qui permettent aux institutions de montrer qu’elles continuent d’exister dans le flux. Le politique semble, lui aussi, agir par cette logique : en Suisse, en 2016, nous avons refusé l’initiative sur la sortie programmée du nucléaire. Bien que la majorité des voix se soit rejointe pour souligner que le nucléaire n’est pas une énergie viable sur le long terme, nous avons préféré jouer la carte d’un présent « non-futuriste », prétextant que, pour l’instant, nous n’avions pas l’approvisionnement électrique durable pour couvrir tous nos besoins énergétiques actuels.

Une confiance sans avenir ? Une confiance sans signification durable et sans fondation ? Face à la liquidité des institutions, comment pouvons-nous penser une confiance praticable ?

Dans ce monde fluide, nos parcours sont aujourd’hui de plus en plus individualisés. La liquidité percute également les rapports sociaux : il est de plus en plus difficile d’entretenir des rapports sociaux stables. Pour Zygmunt Bauman, la vie contemporaine a un pouvoir potentiel de délitement des relations amoureuses, sociales et familiales. Le délitement des relations est une histoire de circonstances : un ensemble de conséquences peuvent altérer notre vie de contemporain-e. L’individu doit ainsi réussir à réunir de multiples conditions afin d’éviter le délitement de ses relations. Certain-e-s vont éviter toute forme de relation ou d’engagement, car elles ou ils ont peur du relationnel. N’ayant plus aucune certitude face à la pérennité des relations, nous nous engageons en sachant que les circonstances du désengagement sont là. Nous nous trouvons alors dans une dynamique que Zygmunt Bauman décrit comme « l’engagement dans le désengagement ». L’individu devient suspicieux : l’autre est problématique, non seulement par rapport à ce qu’il est, mais également suite à l’instabilité dans laquelle il peut nous conduire.

Une confiance sans engagement ? Une confiance suspicieuse ? Face à la liquidité des relations sociales, comment pouvons-nous considérer la confiance comme praticable ?

Gilles Lipovetsky rejoint les pensées présentées. Selon lui, « la culture hypermoderne se caractérise par l’affaiblissement du pouvoir régulateur des institutions collectives et l’autonomisation corrélative des acteurs vis-à-vis des impositions de groupes, que ce soit la famille, la religion, les partis politiques, les cultures de classes. Par quoi l’individu apparaît-il de plus en plus décloisonné et mobile, fluide et socialement indépendant. » (2) Ainsi, deux dynamiques fondent notre climat social actuel : (1) les gros problèmes de dérégulation socio-économiques, sanitaires et environnementaux et (2) la disparition très déstabilisante des repaires et des structures d’encadrement traditionnel que sont l’état, la famille ou encore le religieux.

Ces dynamiques marquent la fin des métarécits. Il n’existe aujourd’hui plus aucun grand récit, aucune grande histoire de la globalité. L’utopie du « tout » qui a préexisté durant de nombreux siècles et pour laquelle nous éprouvions de la confiance, n’est plus pensable. Nous semblons en panne de métarécit, de paradigme, pouvant définir notre commune humanité.

Une confiance sans métarécit ? Une confiance sans commune humanité ?

Afin de pouvoir pratiquer la confiance au sein de la société liquide, les contemporain-e-s doivent obtenir la certitude que les autres membres de la société seront disposés à les aider dans leurs tâches et dans la résolution de leurs difficultés. Nous souhaitons croire que chacun-e pourra élaborer et réaliser avec les autres des projets.(3) Les contemporain-e-s demandent également aux autorités de leur donner des signaux clairs leur permettant d’imaginer un futur viable. Les contemporain-e-s doivent pouvoir avoir confiance dans les institutions, dans l’état et le gouvernement. Ceci est lié à la volonté et la capacité des dirigeant-e-s de conduire pour le mieux ce frêle esquif qu’est devenue une société à l’heure de la mondialisation, de veiller au sort de chacune et chacun en même temps qu’à l’efficacité de l’ensemble ainsi que de ne pas sacrifier l’un ou l’autre.(4)

Quelles conditions structurelles et individuelles pourrions-nous mettre en place pour nous rapprocher d’une confiance praticable ?

Finalement, Danilo Martuccelli a introduit la notion de « régime de réalité » pour désigner la puissante construction pratique et symbolique permettant, à l’intérieur d’un imaginaire collectif, de définir l’ordre du possible et de l’impossible et de le présenter comme découlant de la réalité même des choses.(5) La réalité étant un butoir ultime à l’action, il est grand temps que nous, contemporain-e-s, puissions nous éloigner du régime économique et néolibéral de réalité pour nous déplacer vers un nouveau régime de réalité bâti sur la confiance. Ensemble, et en confiance, ouvrons la voie aux paradigmes permettant de définir notre commune humanité. Créons un métarécit digne de notre époque ultra-contemporaine et présentons-le comme notre réalité, comme l’État des choses.

(1) Bauman Z., la Vie liquide, Éditions du Rouergue/Chambon, 2006, p.47
(2) Lipovetski G. & Charles S., les Temps hypermodernes, Paris, Editions Grasset, 2006, p.120
(3) Donzelot J., « Un État qui rend capable », in Paugam S., Repenser la solidarité, Presses Universitaires de France, 2001, p.99
(4) Donzelot J., « Un État qui rend capable », in Paugam S., Repenser la solidarité, Presses Universitaires de France, 2001, p.99
(5) Martuccelli D., Les sociétés et l’impossible. Les limites imaginaires de la réalité, Paris, Armand Colin, p.63