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DANS LE NOIR, TOUT EST POSSIBLE

par Ella Stürzenhofecker

Si le confort signifie un état, un endroit où l’on se sent en sécurité, où nos besoins sont comblés,
Un espace à soi, où l’on se sent libre

Que dire de ceux ou celles qui le cherchent, et le trouvent, dans des situations de danger ? Des états de troubles, de mélancolie, d’autodestruction. Ce que certains pourraient désigner comme un victimisme, une complaisance dans le mal-être.

Mais surtout qu’est-ce que cela dit de notre monde, si l’on en vient à chercher un refuge dans ce qui nous détruit ?
Si l’on en vient à devoir s’extraire du monde, pour trouver un peu de répit ?

J’ai voulu interroger les gens autour de moi, ceux qui souffrent de dépression, de troubles alimentaires, d’addiction.
Je n’ai pas trouvé la réponse. J’ai choisi de simplement retranscrire leur parole, leur tentative de nommer ces choses qui tremblent en eux.

Peut-être qu’il s’agit surtout d’écouter, de lire, et de commencer ensemble à confronter nos peurs, Pour rendre le monde dehors un peu plus confortable.

*

J’avais trop peur. Peur de quelque chose que je ne connais pas. J’avais passé tellement de temps à imaginer toutes ces choses. Je savais pas par où commencer, je savais pas où aller.

Alors tu restes dans une situation que tu connais, dans un gouffre qui va être de plus en plus profond, mais les émotions sont de plus en plus atténuées, et c’est une forme de stabilité. Et ça fait peur de sortir de ça, parce que ça voudrait dire se battre constamment.

C’est la bataille de la vie.

C’était mon excuse principale pour ne pas aller à des choses, pour ne pas me confronter aux choses. Me protéger, et attendre que ça passe.

Tout mettre à distance, les pensées,

les peurs,

toutes ces voix qui se crient dessus dans ma tête, qui forment un discours inaudible que je ne sais plus comment arrêter.

Devenir spectateur de sa vie, ne plus être capable d’agir, ne plus avoir prise sur la réalité. C’est un sentiment rassurant. De ne plus avoir à prendre aucune responsabilité, de ses actes, de quoi que ce soit.

Pas d’échec

Pas d’erreur

Garder la toute-puissance sur sa vie en ne faisant

Rien.

J’avais juste envie de me mettre dans un trou et de m’isoler, dans un endroit où je n’aurais plus à faire tous ces choix. Où je n’aurai plus de responsabilités.

Et plutôt que d’en sortir,
je m’enfonce encore un peu plus,

je creuse encore un peu plus profond,
comme ça il fera encore un peu plus noir, et
peut-être que là
j’arriverai à dormir.

Je crois que dans cette situation, c’est même plus une question de confort, mais juste une question de survie. Survivre maintenant, dans l’immédiat, dans le présent.
Et se disant que plus tard ça ira mieux.
Et cette part sombre, dérangée, avec mes vices, c’est un espace à moi, avec des pensées que j’aime bien, avec les monstres que j’ai créés.

J’ai essayé de faire les choses autrement. Mais c’était ce que j’avais trouvé pour que ça fasse le moins mal, sentir le moins possible. Plus la souffrance vient toquer à la porte, plus il faut que je trouve un truc fort pour l’oublier. C’est un peu comme si j’avais plus d’énergie pour rien, mais j’avais l’énergie pour aller là-dedans.
C’était une manière de patienter, jusqu’à ce que je trouve autre chose.
À l’hôpital, la seule chose pour laquelle j’étais reconnaissante, c’était d’être coupée de ce monde-là.

Tant que je reste dans cet état-là, où je suis loin de tout,
je fantasme beaucoup de choses,
je peux vivre un peu par procuration.
Ça me paraît beaucoup mieux,
que de devoir vivre pour de vrai,
et de ne pas avoir droit à l’erreur.

Je crois que j’aurais aimé rester une enfant plus longtemps.
J’ai l’impression qu’on ne peut pas faire l’un et l’autre, prendre soin de soi, et faire face au monde.

Ma mère m’a dit,
je ne peux pas te donner la vie une seconde fois
Mais qui veut affronter une seconde fois
La sortie du ventre, de cet endroit chaud, aux parois protectrices

Et si, cette fois,
je voulais rester là,
en gestation
Dans ce liquide qui berce mes rêves
Quelque part entre la nuit infinie
et l’aube qui pointe à l’horizon
Et si cette fois,
je voulais demeurer dans le noir,
là où tout est possible
Là où
tout est encore à naître, et
rien ne peut mourir

C’est un peu une appropriation du mal-être que de s’y sentir bien. Un peu comme un vieil ami, que tu connais.

Il y a toutes ces choses

qui sont dans la même pièce que toi

mais tu peux rien faire,
pas les chasser,
donc tu te confortes un peu là-dedans
Le confort c’est trouver de l’espace.
Une bulle, un état hors du monde.

Bizarrement, plus ça évolue, plus ça change de forme…peut-être que ça peut devenir un endroit de connexion avec les autres.

Les gens se disent, cette fille, elle a envie d’être artiste, elle a envie de faire ça de sa vie, du coup forcément qu’elle est mal. Ça devient la définition de la sensibilité.


Il y a plein de regards extérieurs sur moi qui m’ont enfermée dans cette position-là. Et ça rapporte une sorte de confort, parce que la quête d’identité passe beaucoup par le regard des autres, alors si dans la tête des autres,
le malheur c’est être artiste,
et que tu veux être artiste,
tu te confortes dans cette idée du mal-être.

La peur de la mort, c’est la peur de lâcher ce qu’on connaît

Et c’est la peur que l’on cherche sans cesse à fuir, à mettre à distance. La peur de mourir, la peur de perdre, la peur de ne plus être aimé. Mais en s’écartant de la peur on s’écarte de tout ce que l’on aime, de tout ce à quoi on tient, tout ce qui nous fait vivre, tout ce qui fait sens.

C’est peut-être chercher refuge dans un espace entre-deux
attendre le moment où tout ira bien, attendre le moment où il y aura un déclic.

Je crois que j’aimerais bien parler plus de ça. Déjà parce que je pense que c’est important, c’est pas seulement des situations personnelles, c’est aussi la résultante d’une société dans laquelle on évolue, et ça traduit quelque chose.

C’est une tentative d’approche, et peut-être qu’ensemble, on pourrait trouver un confort là-dedans.

Enfin c’est comme un truc d’enfant, s’il fait noir,
tu préfères y aller avec quelqu’un.

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