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La pilule rouge

par Eduardo Mendez

  • - Putain j’ose pas.
  • - Vas-y ! T’attends quoi ?
  • - J’sais pas, j’ai peur. De me rater, de me prendre un vent, de faire de la merde.
  • - Et au pire quoi ? T’essaieras encore plus tard.
  • - Et pis si c’est pas plus tard c’est quand ? Facile à dire pour toi. T’es toujours la première à te lancer, tu entreprends plein de trucs, t’attends pas. Tu prends la parole même quand on te la donne pas, t’attires toute l’attention de tout le monde partout, tout le temps. On a des tempéraments tellement différents. Parfois je t’admire pour ça, parfois je te déteste.
  • - Mais tu crois que c’est facile ? Mec, parfois j’ai pas le courage non plus, je suis pas à l’aise, je me bloque et j’arrive pas à m’ouvrir. Mais dehors c’est la guerre, faut se battre avec soi-même si tu veux y arriver. Et tu peux pas dire que t’as peur de te prendre un vent parce que faire de la merde tu le fais déjà tous les jours.
  • - C’est pas de ça que j’ai peur. Je m’en fou de me planter.
  • - De quoi alors ?
  • - Du rejet.
  • - De qui ?
  • - D’elle, de lui, de toute le monde. Et avec toutes ces fois où je m’en suis pris plein la gueule, j’en peux plus. Je suis crevé. Avant j’étais pas comme ça, l’année passée j’étais en feu.
  • - Ouais, t’étais pas le même quand t’étais avec elle.
  • - Elle m’apportait beaucoup. Je me sentais mieux avec moi-même, avec les autres aussi. Certain jour c’était dingue, je ne m’arrêtais plus. Tout était possible, je pouvais tout faire et où que j’allais j’étais dans mon élément. Je pouvais parler à n’importe qui. Je trouvais de l’intérêt dans chaque personne. Elle m’élevait, c’est sûr.
  • - Elle te portait pas. Elle te donnait de l’élan. Tous ces moments où tu rayonnais, t’étais en plein vol, tu planais. Mais faut aussi donner des bons coups d’aile et choper les courants pour pas retomber tout de suite.
  • - C’est toi qui planes. Faut que je me trouve un petit remontant alors.
  • - Cherche-le en toi.
  • - Je le trouve pas. J’ai dû le perdre
  • - Tu l’as perdu ? Tu ne t’aimes plus ?
  • - Est-ce que je me suis déjà aimé une fois ?
  • - Faudrait peut-être commencer par là.
  • - Toi tu t’aimes ?
  • - J’sais pas. Je m’accepte. J’apprends encore à me connaître, mais c’est infini, comme pour tout le monde. Des fois je me déteste, je doute. Et selon la situation y’a pas mille possibilités et souvent tu connais déjà la réponse. Faut oser, faut se lancer. Mais c’est aussi intelligent de savoir s’arrêter et revenir en arrière. Et oui les chutes elles font mal. Mais il y en aura toujours une pour faire oublier l’autre.
  • - Au moins le truc cool quand t’as 30 ans c’est que t’apprends à te préserver et à voir les pièges, quand il y en a.
  • - Y’a pas de piège. Personne veut t’emprisonner. C’est toi qui t’es mis là-dedans tout seul et tu sais plus comment en sortir.
  • - Voilà ! On fait comment pour en sortir ?
  • - Personne sait. Personne en est jamais sorti.
  • - En fait c’est un effort sans fin. T’es pas crevé ?
  • - Là ça va. Mais on a tous besoin de se reposer de temps en temps et on finit par se réveiller au bout d’un moment.
  • - … Hm.
  • - On se lance ?
  • - Non, j’essaierai plus tard. Là, je vais me coucher.